“Les tribulations d’un Rohingya”, par Laurence Defranoux, Libération

De la Birmanie à son exil australien, les mémoires de Habiburahman sont un récit poignant qui retrace la genèse du nettoyage ethnique en cours dans son pays.

«”Dix pour cent” est le surnom qui sous-entend que notre part d’humanité ne dépasse pas dix pour cent. Nous serions donc à 90 % animal ou autre.» Les mémoires de Habiburahman, un Rohingya né en Birmanie et réfugié en Australie, sont une plongée dans un monde «où les criminels mettent en prison les innocents». On en ressort conscient comme jamais du trésor que sont un passeport et la liberté.

D’abord, ils ont effacé notre nom, coécrit avec la journaliste française Sophie Ansel, se dévore comme un roman d’aventures. Les premiers souvenirs de Habib, comme il se fait appeler, remontent à 1984. Il vit avec sa famille dans l’ouest de la Birmanie, il a 5 ans et une forte fièvre. «Il y a des dangers bien plus grands qu’une petite fièvre, lui explique sa grand-mère en le serrant dans ses bras. Notre histoire est devenue un mensonge et un crime. La haine et le racisme font de nous des étrangers à abattre.» Ils sont Rohingyas, ainsi appelle-t-on les descendants d’immigrés indiens installés sur ce bord de l’océan Indien au XIXe siècle pendant la colonisation britannique, qui se sont mêlés aux hindous et aux musulmans présents là depuis des siècles.

Geôle à ciel ouvert.
La Birmanie, une mosaïque de près de 150 ethnies de cultures, de religions et de langues très diverses, étouffe alors sous la botte d’une dictature militaire impitoyable et corrompue. Les conflits ethniques sont multiples et violents, les minorités sont persécutées. L’ethnie majoritaire bamar, de religion bouddhiste, s’acharne particulièrement sur les musulmans de l’Arakan. Depuis 1982, une loi leur a retiré leur citoyenneté. «Je suis devenu le “Bengali”, l’étranger de mes voisins, un de ceux qui se reproduisent aussi vite que des lapins et menacent d’envahir le pays. On nous appelle les “kalars”, un terme péjoratif pour les ethnies à la peau foncée», raconte Habib. L’enfant adore jouer au foot, lire dans les arbres, jouer dans la jungle avec ses amis de toutes ethnies. La vie serait douce dans ces paysages magnifiques, à la nature généreuse, s’il n’était pas la cible d’un harcèlement perpétuel – insultes, crachats, coups -et si revenir tard d’une baignade dans la rivière ne le mettait pas en danger de mort en cas de rencontre avec des soldats, des policiers ou des bouddhistes malveillants. Son père tient une petite échoppe et soigne les habitants avec des herbes et des conseils. Les soldats se servent parfois dans sa boutique sans payer, cognent sans raison ou le passent à tabac pour quelques cachets d’aspirine qu’il s’est procurés. Un jour, il voit sa mère revenir meurtrie, battue, violentée après avoir été emmenée quelques heures dans le camp militaire.

Année après année, l’univers de Habib rétrécit, le village devient une geôle à ciel ouvert, entouré de «zones noires» où les musulmans ne peuvent mettre le pied sans se faire tirer dessus. Quitter le village est devenu impossible, à moins de graisser la patte à une ribambelle de fonctionnaires pour obtenir un fragile permis de quelques kilomètres. Le père de Habib lui apprend comment ruser, qui payer pour échapper à la prison dont on ressort rarement vivant. Le garçon parle le birman, l’arakanais et le rohingya, il apprend l’anglais et travaille dur car son père rêve que ses fils deviennent avocats. Dans cette société très conservatrice, isolée du monde moderne, personne ne semble avoir pensé à éduquer ses sœurs.

On est au tournant des années 2000, et l’Arakan est encore au Moyen Age. Les Rohingyas subsistent difficilement du produit de leurs récoltes, écrasés par des impôts absurdes. Les musulmans doivent payer pour se marier, payer s’ils font plus de deux enfants, payer pour tout et ne rien recevoir. Habib raconte les travaux forcés, un jour, une semaine ou un mois à casser des pierres, toutes autres affaires cessantes. Les chrétiens sont forcés d’abattre l’église du village et de construire une statue du Bouddha. Les mosquées, même les joyaux architecturaux anciens, sont détruites par des forces armées qui rêvent d’une Birmanie de race pure et bouddhiste. Quand les militaires réquisitionnent leur maison «car le terrain a été désigné pour y construire des toilettes», la famille est forcée de partir pour Sittwe, la capitale de l’Arakan. Là, le garçon apprend à éviter «les quartiers où on peut jouer sa vie tant règne l’impunité». Un jour, il est arrêté avec son père pour avoir traversé un champ après le couvre-feu, ils sont enfermés, torturés. Malgré les privations et la ségrégation, le garçon réussit à passer son bac brillamment, et à 18 ans, part étudier dans le nord du pays. Un voyage qu’il devine sans retour. Etudiant misérable, il vit dans la hantise de voir sa fausse identité découverte. Un professeur le convainc de militer pour le parti d’Aung San Suu Kyi, alors espoir de la démocratie. Dénoncé, arrêté, torturé, il fuit le pays.

En 2000, alors âgé de 20 ans, Habib commence une nouvelle vie d’errance, de peur et de violence. Apatride, il est la cible des trafiquants d’êtres humains, réduit à l’esclavage sur des chantiers ou des bateaux de pêche en Thaïlande et en Malaisie. En 2010, il arrive à atteindre l’Australie, où il est reconnu comme réfugié par les Nations unies. Après trois ans en centre de rétention, il fait une grève de la faim pour dénoncer les conditions de l’enfermement des réfugiés. «Débris humains échoués sur les côtes, nous sommes encore loin de retrouver notre dignité, et dans cette cage où l’on nous évalue, nous perdons foi en la justice.» Libéré, il travaille et milite pour faire reconnaître l’histoire de son peuple, soumis à un nettoyage ethnique d’une violence inouïe depuis six mois.

Au mois de février, Habiburahman devait venir témoigner devant le Parlement européen. Il aurait pu expliquer les racines du déferlement de haine qui a poussé 700 000 personnes à fuir au Bangladesh, comment Aung San Suu Kyi, prix Nobel de la paix au pouvoir, a pu laisser vider l’Arakan de ses habitants musulmans. Mais l’Australie lui a refusé le visa qui lui aurait permis de revenir. A 38 ans, il est toujours un indésirable. Un Rohingya.

— 11 avril 2018

Retrouvez l’article de Laurence Defranoux sur Libération

“D’abord, ils ont effacé notre nom” dans The Guardian

“D’abord, ils ont effacé notre nom”, Habiburahman et Sophie Ansel (éditions de La Martinière/Conseil éditorial Litcom), chroniqué dans The Guardian

Habiburahman talking at a rally in Malaysia. Photograph: Sophie Ansel

 

A Rohingyan refugee living in Australia is pleading with the Australian government to grant him a travel document allowing him to speak at the European parliament about the persecution of his people.

Habiburahman – who goes by only one name – arrived in Australia from Myanmar, which was then known as Burma, by boat in 2009.

But he has spent 18 years as a stateless refugee and cannot currently leave Australia. He is pleading for the opportunity to speak on behalf of the Rohingya people he says are silenced by the Myanmar military government.

I cannot travel, I cannot belong. It is very upsetting
His book, D’Abord, Ils Ont Efface Notre NomFirst They Erased Our Name – cowritten with French author Sophie Ansel, charts his own life and the persecution of his people. It is set to be launched in Europe this month.

Belgian MEP Marie Arena has invited him to address the European parliament about the ongoing persecution of the Rohingya people, and he is also scheduled to meet with representatives from Amnesty International. Letters of support have been sent to the French president, Emmanuel Macron.

“This is my chance to speak for my people, who continue to suffer, but who are voiceless,” Habiburahman told the Guardian.

The Rohingya ethnic minority has faced generations of persecution from the military junta which rules Myanmar. The Rohingya have been denied citizenship since 1982, have previously been limited to having two children, and face arbitrary detention and internment in labour camps. They are excluded from education, certain professions and moving outside defined areas. The Myanmar government refuses to uses the term Rohingya: it regards the Rohingya as Bangladeshis living illegitimately in Myanmar.

In August last year, the military began a new wave of violence against the Rohingya in the western Rakhine state, burning villages and killing civilians in a pogrom described by the UN as “textbook ethnic cleansing”. More than 680,000 Rohingya have fled over Myanmar’s border into Bangladesh. And last week, further evidence has emerged over alleged mass graves of civilians in Rohingya villages.

“We are the unspeakable,” Habiburahman said. “In Burma, we are not allowed to say we are Rohingya, and you cannot say what is happening to us. You cannot report what is happening to police. It is like our mouth has been shut up, our eyes have been closed up. We are like slaves.”

Habiburahman has been displaced and stateless since 2000, when he fled his homeland, aged 19, after facing harassment, arrest and forced labour.

He went first to Thailand and then Malaysia, where he spent nine years. In both countries he was repeatedly arrested and deported because he held no valid citizenship.

Upon arriving in Australia – the only country he has ever set foot in that observes the protections of the refugee convention – he was recognised within months as a refugee but still spent 32 months in immigration detention centres across the country.

Protesting the delays, he staged a rooftop protest and a hunger strike, over which he was convicted of damaging commonwealth property. The conviction was later quashed on appeal.

But the conviction meant that, instead of being granted a protection visa, he was deemed to have failed the character test, and placed on a removal pending bridging visa, despite there being no country that recognises him as a citizen.

Habib has lived in Melbourne on the removal pending bridging visa for several years, while his application for a protection visa has remained pending. His initial protection visa was first refused by the immigration minister on the basis he failed the ‘character test’, because of the earlier conviction.

However, on appeal his conviction was quashed – the minister settled by consent in April 2016. But Habiburahman’s protection visa application remains outstanding still, and, in late 2017, Habiburahman was told he would be interviewed again by the department to re-assess his protection claim, despite already having been found to be a refugee and legally owed protection.

The conditions of his current visa mean he is unable to leave the country, or re-enter Australia if he does.

“Everything has been limited. I cannot travel, I cannot belong. It is very upsetting. It is the same thing back in Burma.

Habiburahman has formally requested Australia’s immigration officials – part of the new Department of Home Affairs – grant him travel documents to go to Europe to launch his book and speak with lawmakers.

His co-author Sophie Ansel told the Guardian his testimony was vital.

“It is not only necessary for him to be there, it is an emergency. It is a duty for whoever has the power to facilitate this trip to do it because there are not many chances for Rohingyas to raise their voice and because every day that passes without the international community acting is one more day where villages are burned, where families are forced to flee, where people are killed and raped.”

Habiburahman sees his visit as a service to his people, both those Rohingya still inside Myanmar, and the diaspora that has fled over the country’s borders.

“The world needs to hear the story of the Rohingya, I can speak for them, this is my role to play for my people.”

If Habiburahman leaves Australia it appears he will not be allowed back in. A spokesman for home affairs said the department did not comment on individual visa cases, but told the Guardian: “the removal pending bridging visa enables the release of people from immigration detention into the community in instances where their removal from Australia is not reasonably practicable at that time”.

“The visa does not provide any right of re-entry if the visa holder departs Australia.”

 

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Sortie prochaine du livre d’Habiburahman “D’abord, ils ont effacé notre nom : un Rohingya parle” (éd. La Martinière)

Ce livre co-écrit par Sophie Ansel, édité par l’agence Litcom pour les éditions La Martinière, raconte la vie d’un enfant rohingya, Habiburahman, qui grandit dans un État d’Apartheid, de racisme et de persécutions systématiques : l’Arakan en Birmanie. A l’occasion de cette publication, le Parlement de Belgique, le Sénat belge et la députée européenne Marie Aréna ont invité Habiburahman en Belgique du 26 au 28 février pour des sessions spéciales qui permettront d’exposer la situation et les persécutions à l’encontre des Rohingyas. Habiburahman  sera également à Paris pour rencontrer les journalistes et des institutions du 1er au 9 mars. Il est également attendu par Amnesty International qui organisera des rencontres afin de soulever la question de la tragédie des Rohingyas. Le livre paraître en librairie le 1er mars 2018.