Virgin Galactic : embarquement immédiat pour l’espace (Paris Match)

Paris Match| Publié le 30/12/2018 à 06h52
De notre envoyé spécial en Californie Bertil Scali
Photos : Thierry Boccon-Gibod

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Richard Branson et Bertil Scali © Thierry Boccon-Gibod

Dans la nuit glacée du 13 décembre, à 2 h 50, Mark Stucky, dit « Forger », 60 ans, avale un yaourt, attrape son cher paquet de « fromage effiloché » et prend la route en direction de Faith, le cap Canaveral miniature créé par Virgin en 2015. Aujourd’hui, il a rendez-vous avec l’espace.
Teint basané, lunettes de soleil, cheveux gris, et cet air de solitaire désabusé qui appartient à tous ceux qui ont sacrifié leur vie de famille à une passion professionnelle, Forger n’a pas besoin de se présenter : il est un de ces as de l’aéronautique, si nombreux ici. Un ancien pilote de chasse, pilote d’essai pour la Nasa, formateur dans l’US Air Force, combattant en Irak…

Si tout se passe bien, il va entrer dans la légende des pionniers de l’aviation – dont le premier chapitre fut écrit en 1783 par Pilâtre de Rozier et le marquis d’Arlandes – comme le premier homme à avoir piloté une navette « de tourisme » dans l’espace… Même si, aujourd’hui, il n’a pour passager qu’un mannequin en plastique. Si tout va bien, car, il y a quatre ans, le 31 octobre 2014, la précédente navette Virgin s’était désintégrée dans l’atmosphère au premier essai, entraînant la mort du copilote et meilleur ami de Forger, Michael Tyner Alsbury, 39 ans. Ce n’est pas un hasard si le hangar porte le nom de Faith, comme « foi », l’acronyme anglais de Hangar d’assemblage final, d’intégration et d’essai. Dans la nuit, une centaine d’ingénieurs et de mécaniciens s’y affairent encore. Forger y retrouve son copilote, Rick Sturckow, dit « CJ », 57 ans, qui a déjà gagné ses ailes d’astronaute au cours des 12 000 heures, l’équivalent de seize mois, qu’il a passées dans l’espace.

A 7 heures, Forger et CJ grimpent dans SpaceShipTwo, la navette suspendue sous l’aile de 42 mètres de l’avion porteur WhiteKnightTwo. Moteurs en marche. Forger n’entend pas les cris et les applaudissements du public au bout de la piste. Il ne voit pas non plus Richard Branson, 68 ans, qui, dans son blouson vintage en cuir doublé de mouton, sourit en le regardant passer mais retient ses larmes. Emotion… Cela fait quatorze ans que Branson parle d’envoyer des touristes dans l’espace, et quatorze ans que les médias se gaussent. Sam, son fils de 33 ans, l’observe, inquiet. Depuis les premiers rêves, il y a eu le drame de 2014. Et les accusations de négligence, même si l’erreur de pilotage a ensuite été établie. Parents et amis, journalistes, futurs clients, employés de Virgin Galactic ou simples curieux, tous le savent. Et se demandent s’il faut se réjouir ou avoir peur.

Bertil Scali, Richard Branson et Thierry Boccon-Gibod © Thierry Boccon-Gibod

Vont-ils vivre une journée historique ou une tragédie en direct ? Certains hurlent, d’autres prient, les yeux tournés vers le ciel ou fixés sur l’écran géant. Et c’est le décollage, dans le rugissement des quatre réacteurs de l’avion mère, comme disent les Américains. Le sol s’éloigne. Pas de place pour les pessimistes : Forger aperçoit d’abord le cimetière aérien voisin avec ses centaines d’avions gros comme des jouets. Puis la ville de Mojave, capitale des essais aéronautiques, et, au loin, sa maison, noyée parmi d’autres, toutes identiques, du patelin de Palmdale. Enfin, le désert où il est lui-même allé ramasser les débris de la précédente navette… Il y est souvent retourné, depuis, avec la veuve du pilote. Il lui a promis que son mari, père de leurs deux enfants, n’était pas mort en vain, puisque l’étude de l’accident a permis d’éviter bien des catastrophes…

Bon allumage du réacteur à tous ! Nous allons dans l’espace, Richard !
WhiteKnightTwo vole à présent à une altitude de 14 000 mètres. Depuis la base, les données sont analysées en temps réel à l’aide de capteurs, de micros et de caméras vidéo embarqués à l’intérieur et à l’extérieur. Pression, vitesse, orientation, roulis, mais aussi température des pilotes, tension artérielle, battements cardiaques… SpaceShipTwo va être lâchée dans le vide – larguée, comme une bombe. Forger reçoit les ordres : « 5… 4… 3… 2… 1… Libérez, libérez, libérez… » C’est fait. On n’entend plus que le bruit du vent et le son nasillard de la radio. La navette tombe, ralentie par ses ailes. « Fire ! » (« Feu ! ») ordonne la radio.

Forger transmet l’ordre à CJ, qui déclenche le réacteur. Depuis un appareil suiveur, le pilote Kelly Latimer voit la navette s’éloigner, avec, derrière, comme une flamme de chalumeau suivie d’une traînée blanche. SpaceShipTwo est un véritable avion de l’espace, avec un authentique pilote pour tenir le manche, à l’ancienne, façon Chuck Yeager dans « L’étoffe des héros » – et non comme un astronaute qui n’a aucun contrôle sur sa fusée.
A l’intérieur, Forger et CJ sont collés à leurs sièges par une accélération de 3,5 g. « Bon allumage du réacteur à tous ! Nous allons dans l’espace, Richard ! » lance Forger.

La navette accélère, frôle les 1 000 km/h. Face à elle, les ondes forment une résistance – un mur – que sa pointe enfonce, distord. Elles ricochent sur la structure et les ailes, déclenchant secousses et vibrations. C’est à ce stade, en 2014, que l’accident avait eu lieu. Pour une raison inconnue, Alsbury avait trop tôt déverrouillé les ailes, une manœuvre qui n’aurait pas dû être déclenchée avant d’avoir totalement franchi le mur du son. Au lieu d’être plaquées par la vitesse une fois la zone de turbulences dépassée, les ailes s’étaient légèrement relevées et la navette s’était instantanément pulvérisée à 15 000 mètres d’altitude. Alsbury est mort sur le coup. Mais, comme par miracle, Peter Siebold, le pilote, a survécu, sans oxygène et sans combinaison pressurisée, à une température de – 20 °C.

Le parachute de son siège s’était déclenché automatiquement pour le faire atterrir sain et sauf en plein désert. Il devenait ainsi officiellement l’homme qui avait survécu à la plus haute chute de tous les temps.
Mach 1 est dépassé. Le mur du son a été percé. Forger peut donner l’ordre de déverrouiller les ailes. CJ déclenche le mécanisme. Ils retiennent leur respiration. Cette milliseconde dure très longtemps… Et, comme prévu, la navette poursuit calmement son ascension, accélérant encore dans sa fuite de l’attraction terrestre. A quelques dizaines de kilomètres, au sol, Branson pleure de joie. Le réacteur va propulser la navette presque à la verticale. En moins d’une minute, elle atteint Mach 2,9, soit 3 560 km/h, presque trois fois la vitesse du son. Et c’est bientôt la frontière ultime entre Terre et espace : 50 miles, soit 80,4 kilomètres. Le compteur indique 82,7. Le ciel a disparu. Plus de bleu au-dessus des yeux, seulement le noir du cosmos.
Forger renverse la navette sur le dos : les bretelles de son siège n’ont pas besoin de le retenir puisqu’il est en apesanteur. Il voit, au loin, jusqu’au Mexique et aux limites de l’océan Pacifique. Los Angeles, à 150 kilomètres, est comme un bloc de béton entre le désert et la mer. La Terre est bleue, comme sur les photos prises depuis la Lune où plus personne n’a marché depuis 1972. Pour s’amuser, le pilote retire un gant, le laisse flotter. Il est enfin là où il rêve d’aller depuis ses 4 ans. Les sacrifices – l’éloignement, les enfants qu’on n’a pas vu grandir, un divorce, les difficultés d’une famille recomposée – n’auront pas été vains.

Il faut à présent redescendre. La partie arrière des ailes s’est repliée vers le haut. La forme légèrement courbée de la navette est née d’une observation de la nature : comme une feuille ou une plume, elle redescend en se balançant d’avant en arrière. Une idée de l’ingénieur fantasque Burt Rutan – il a aussi dessiné Voyager, le premier avion à avoir fait le tour du monde sans escale (1986), et la première navette monoplace à être allée dans l’espace (2004) –, qui permet à l’appareil de ne pas rentrer trop rapidement dans l’atmosphère. La chute est maintenue à une vitesse inférieure à Mach 2,5. La coque de carbone glisse sur l’air comme un raft sur l’eau. Les pilotes subissent une décélération de 4 g. Bientôt, la navette « retombe » doucement. On replie les ailes et elle reprend une forme d’avion. Elle plane au-dessus du désert, vers la piste.

Le retour des héros a été abondamment filmé et photographié jusqu’à l’étreinte avec Richard Branson. Plus tard, dans l’après-midi, seul Paris Match était autorisé à suivre le patron de Virgin, créateur d’un empire du loisir, dans les coulisses de l’exploit. On s’attardait encore sur le tarmac, sûr que Forger était rentré chez lui, épuisé, quand il est apparu au bout de la piste, solitaire, humant l’air parfumé de kérosène. Hésitant, timide, il s’est approché de Branson. Comme s’il avait attendu ce moment de tranquillité pour lui dire l’essentiel : « Vous savez, là-haut, tout le temps, c’est à vous que j’ai pensé. Je voulais réussir. Pour vous. Parce que depuis quatorze ans, envers et contre tout, vous n’avez jamais renoncé, vous avez persévéré, vous y avez toujours cru. » Face à face se tenaient deux pionniers au visage roussi par le soleil, le premier à avoir piloté dans l’espace une navette de tourisme, et Richard Branson, recordman de traversées de l’Atlantique en bateau à moteur (1986), en montgolfière (1987), pionnier de la traversée du Pacifique en ballon à air chaud (1991) et auteur de nombreuses tentatives de tour du monde en montgolfière. Deux hommes en âge d’être grands-pères et qui n’ont jamais lâché leurs rêves d’enfants.