Nicolas Rey mate l’amour au XXe siècle

En expert de la «chose», l’écrivain couche sur papier de folles passions. Pas les siennes.

Sur l’amour, Nicolas Rey a déjà beaucoup écrit, puisant dans ses expériences la matière première de son inspiration. «J’en avais marre de moi, ça me saoulait de voir mon nombril si gros», grimace-t-il. Alors, l’éternel ado de 44 ans a maté les aventures des autres dans Amour, les plus belles histoires. Et de soupirer avec des langueurs d’automne. «Mais finalement, ça tombe mal, ce bouquin. Là, je suis en pleine débâcle amoureuse, totalement anéanti. Je passe l’aspirateur, je fais la vaisselle, je me suis fait quitter.»

Il replonge pourtant dans ce beau volume tout indiqué pour s’enrubanner sous les sapins de Noël. «Notez, dans ma pathétique condition, si je lisais Belle du Seigneur (ndlr: chronique d’une passion absolue du suisse Albert Cohen), je me jetterais par la fenêtre.» Allons, allons, ça ne sent pas le sapin. «Je lis des polars, je regarde des séries, je suis même prêt à consulter un psy pour éviter le cortège de la désintoxication, déni, colère, marchandage, dépression, acceptation.» Et, fataliste, de décréter sa perte. «L’amour, impossible d’en sortir. Non, franchement, je suis convaincu. Et bien placé pour le dire.»

De cette drogue ultime, le Normand a même tiré son fonds de commerce, lui qui déboutonne son âme dans des romans voués à sa petite personne. «Imaginez, enfant, j’étais déjà amoureux de ma baby-sitter, un joli brin. Que puis-je ajouter? De là, cela n’a plus cessé. Un amoureux de l’amour qui, comme une midinette, s’emballe.» Cette ingénuité amusée qui persiste dans les sombres humeurs de Nicolas Rey, dope aussi le regard porté sur sa compilation. «Bien sûr, c’est un ouvrage de commande mais en toute liberté.» Il y marivaude avec une poésie cocasse, une attention soudain sérieuse.

Les histoires d’amour finissent mal

«Charles de Gaulle et Yvonne, quand même!» Et de tracer la douleur de cette union «arrangée», Anne trisomique, les berceuses du général, la tendresse paternelle qui cimente le clan. Exilé à Londres, le président déguise son impatience en apprenant qu’Yvonne et les enfants voguent enfin vers lui sur un chalutier. «Sa petite plaisanterie, «Voici le renfort qui arrive!» ça me cloue!» sourit le dandy. Au contraire de la plupart des passions évoquées, le président n’aura pas connu de défaite avec sa Calaisienne. Un bal et une danse ont suffi à convaincre la fille du biscuitier des idées de l’officier. «C’est l’homme de ma vie», dira Yvonne.

Mais les histoires d’amour finissent mal en général, air connu. En expert, Nicolas Rey témoigne des inévitables débâcles, adhère à la théorie d’Albert Cohen. Comme Solal dans Belle du Seigneur, qui soudain voit les narines de l’aimée noircies par la suie du chemin de fer, le train-train érode. C’est «la toile cirée des habitudes» avec «le grondement préliminaire et terrifiant de la chasse d’eau, tumulte funeste». «Quelqu’un d’autre arrive, homme ou femme, cela devient une autre histoire. Avec le temps, comme disait l’autre…»

Dans son livre, lui aussi folâtre entre la romance pétillante de Truffaut et Deneuve, la passion sage de François et Ardant. «Et qu’est-ce qu’il a morflé, Truffaut avec Catherine!» La blonde et l’insomniaque se vouvoient à l’époque de La sirène du Mississippi, le cinéaste finira à l’hôpital, détruit. Dans les bras de la brune Fanny, l’artiste donne son clap de fin. Et un dernier film, Vivement dimanche. «Je me demande même s’il ne faisait pas du cinéma pour filmer les femmes.»

Accidents du destin

Comme ses potes, Frédéric Beigbeder ou Edouard Baer, Rey, fidèle à l’éphémère, aligne les quatre cents coups. Le surdoué fainéant flirte avec les accidents du destin, s’en enivre. Il s’enthousiasme au souvenir de Greco charmée par la trompette de Miles Davis, déteste les arrangements de Sartre et Beauvoir. «Elle rabattait les petites jeunes filles pour lui, pouah!» Ces folies de la bohème bourgeoise lui échappent. «Depuis que je ne bois plus, la vie nocturne ne me passionne guère.» Il s’est écarté des sauteries.

Comme quand le critique gastronomique François Simon, «être exquis», lui servait en sorbet une page de garde d’un de ses livres. «J’ai cru à des copeaux de noix de coco. Du coup, j’ai relativisé la portée de mon œuvre.» Du trivial à l’art, il reste à bout de souffle. «Anna Karina et Godard, je les ai baptisés «amour Palmolive». Fait authentique, il l’avait repérée dans une pub, lui propose de tourner nue. Et elle refuse, faute de mousse pour se cacher. Sacrée histoire!» Pour l’heure, il dit renoncer à ces odyssées tragicomiques, s’adonner au vertige orgasmique de lectures musicales avec le duo Garçons manqués. L’ex-oiseau de nuit lisse ses plumes. Il lui tarde. (Source : 24 heures)

Retrouvez l’article de Cécile Lecoultre