“Les Panthères grises” de Patrick Eudeline, par Frédéric Beigbéder, dans le Figaro Magazine

Rock’n’roll jusqu’au bout

Après les Chaussettes noires et les Black Panthers, voici les Panthères grises. Des vieux rockers qui refusent de rentrer dans le rang. « Le rock’n’roll vous apprend beaucoup de choses. Sauf à vieillir ». L’intrépide critique musical Patrick Eudeline ne cite pas son groupe Asphalt Jungle par pudeur, mais on pense à lui en lisant cette histoire, où les trois membres du groupe The Moonshmers se réunissent pour un ultime concert au mariage du petit fils de l’un d’entre eux. Peut-on rester rock a plus de 60 ans ? Mick Jagger est arrière-grand père mais est-il toujours une rock star quand il gambade sur scène entre deux verres de matcha latte ? Guy le guitariste est l’anti-Vernon Subutex, il n’accepte pas de fermer boutique. II refuse de « passer à autre chose ». Son concert sera pathétique (un bide dans un jardin minable devant une centaine de ploucs) mais un concours de circonstances le fera participer, avec Didier son bassiste et néanmoins ami, à un vol de bijoux qui rappelle fortement l’affaire Kim Kardashian. Patrick Eudeline retrouve le ton tendrement punk de Ce siècle aura ta peau – il semble d’ailleurs s’étonner d’être toujours là au siècle suivant, le vingtième. Les vieux rockers ont cru changer le monde mais seul leur ventre et leurs cheveux ont évolué. Leurs enfants sont des petits-bourgeois obsédés par les barbecues Weber. Les enfants des Stones sont devenus des cadres inférieurs ! Eudeline saisit bien l’air du temps : la déception de Nuit de bout, la révolution qui se fait toujours attendre, l’alcoolisme qui aide à oublier la résignation, la mauvaise musique qui chasse la bonne. Le roman se passe a SoPi (South Pigalle). Coïncidence : c’est aussi le décor de New Moon (Seuil) de David Dufresne. La destruction du vieux Paris « des truands, des putes et des lascars » déprime les âmes romantiques… New Moon ou Moonshiners : ces deux romanciers de la rentrée visaient la lune, et ils tombent de haut. « La vieillesse leur avait appris l’urgence. C’était maintenant ou jamais ». II faut se méfier des vieux : ils n’ont plus rien à perdre. Eudeline réussit un roman noir, au style sec, aux références justes et à la modernité désenchantée, avec de très bonnes digressions sur les vannes d’Hanouna, la dureté des réseaux sociaux, l’amnésie culturelle des nouvelles générations. Son style marie habilement la vitesse de Despentes avec la verve argotique d’Albert Simonin : il cite même Le cave se rebiffe page 113 ! Mine de rien, il nous peint un tableau hyperréaliste de la France d’aujourd’hui.
Les Panthères grises, de Patrick Eudeline, La Martiniere, 174 p, 17,50 €.